« Le deuil est un processus naturel de retour à la vie »

15 mars 2021

Depuis plus de 20 ans, le Groupe AGRICA s’engage dans l’accompagnement de ses ressortissants endeuillés (1). Anne Lopez, cofondatrice de l’association Chemins de deuil, du corps à l’être© (2) et animatrice des séminaires AGRICA, nous parle du deuil, un processus naturel de reconstruction face à la perte.

Le deuil, qu’est-ce que c’est ?

Le deuil est avant tout une confrontation à une situation de perte, telle que nous sommes capables d’en vivre tout le long de notre vie. Au sein de notre équipe, nous en parlons en utilisant l’image de la spirale, qui s’élève et s’élargit, plutôt que le présenter sous forme d’étapes. Celles-ci évoquent souvent, dans notre façon de penser très rationnelle, l’image d’un escalier que la personne endeuillée a l’impression de dégringoler le jour où elle va moins bien. Cette notion d’étapes nourrit aussi l’idée, fortement ancrée dans notre société, qu’il faut « faire » son deuil, comme si un beau jour, on pouvait tourner la page et ne plus en parler. Le processus naturel du deuil n’est absolument pas fait pour ça. On ne « fait » pas son deuil, c’est lui qui se fait en nous. C’est comme une blessure physique : tout le corps va déclencher ce qu’il faut pour cicatriser.

Toutes les pertes qui viennent nous bousculer viennent aussi nous construire. Même si le bouleversement est terrible, c’est précieux de prendre conscience que c’est un processus normal qui va prendre du temps.

Vous ne parlez pas d’étapes mais vous identifiez tout de même des phases….

En effet. La première phase est celle de la désorganisation. Au début, on se sent bousculé, chaviré, écorché…  Les mots sont petits pour parler de ce que l’on vit. La personne va se confronter à l’absence, infiniment douloureuse. Si elle a connaissance de ce processus, elle va pouvoir accompagner les perturbations et non pas se « battre contre » ou « faire comme si », ce qui ne ferait que freiner le processus de deuil. La seconde phase est celle de la réorganisation, de la reconstruction. Mais il nous faut prendre en considération que dans le cheminement du deuil, il y a un va-et-vient constant entre des moments de reconstruction puis des moments de désorganisation, parfois dans la même journée. Peu à peu, la personne ira vers plus d’apaisement. Faisant comme une passerelle entre ces deux phases, il y a celle de la créativité, de l’inventivité, qui sera le terreau pour nourrir les possibles de la vie qui continue.

Comment se déroule cette phase de désorganisation ?

Le décès est un choc, une rupture d’équilibre que personne ne peut juger de l’extérieur. Ce qui se passe est totalement subjectif. La première réaction va être souvent une réaction de déni, salutaire car elle permet de se protéger de la violence du choc. Puis, vient le temps des « premières fois » : le premier repas, les premières vacances, sans lui ou sans elle… Petit à petit, la personne va apprivoiser l’absence. Tout le corps va être sollicité pendant cette période car c’est lui qui, le premier, va prendre la mesure de l’absence. Il est donc tout à fait normal d’être fatigué, d’avoir envie de dormir, de ne pas vouloir sortir. Il ne faut pas hésiter à se faire aider si on en éprouve le besoin.

Beaucoup de personnes endeuillées évoquent le bouleversement de leurs émotions. Là encore, cela fait partie du processus naturel ?

Lors d’un deuil, nous voulons souvent gérer nos émotions, c’est-à-dire les contenir pour qu’elles ne nous gênent pas en société… Nous avons été éduqués avec des injonctions du type « ce n’est pas bien de se mettre en colère, ou, « ce n’est pas bien de pleurer ». Or, ces injonctions sont injustes car nous ne sommes pas maîtres de nos émotions. Il vaut mieux au contraire, chercher à les comprendre : cette émotion-là, à quoi me sert-elle ? Qu’est-elle en train de me dire ? Car il n’y a pas d’émotions négatives. Elles sont toutes bénéfiques [voir encadré]. Dans le deuil, elles participent aussi à nourrir le déni qui nous protège et il est naturel de vivre des émotions plus fortes qu’habituellement. En les écoutant, nous évitons qu’elles deviennent nocives et bloquent le mouvement de deuil. Il peut être précieux de chercher de l’aide si l’on se sent démuni.

La reconstruction va demander du temps, elle aussi. Comment se manifeste-t-elle ?

Si l’on prend soin de son corps et de ses émotions, alors, la créativité va venir nous solliciter, de manière naturelle. Marcher, écrire, jardiner, cuisiner, dessiner, observer, contempler... : la créativité, c’est un élan vital, une envie qui pulse… C’est retrouver de l’énergie disponible pour mettre son corps en mouvement, allumer une émotion de joie dans l’instant présent. On se donne alors les moyens d’affronter la crise d’identité : je suis la même personne qu’avant le décès et en même temps je me reconnais comme différente. Ma vie qui continue demande des choix, mes amis, mes activités, mes valeurs ont bougé. Peu à peu, un nouvel équilibre se fait et on réinvestit sa vie autrement dans une relation toujours vivante à la personne décédée et qui ne cessera d’évoluer tout au long de la vie.

(1)  L’action sociale du Groupe AGRICA propose un dispositif complet d'accompagnement de ses ressortissants (ou de leur conjoint) en situation de deuil : séminaires, soutien psychologique, aides financières, etc. : en savoir plus
Le Groupe AGRICA a organisé le 4 mars dernier une webconférence, ouverte à tous et animée par Anne Lopez sur le thème de l’accompagnement du deuil. La conférence est disponible jusqu’au 4 juin 2021 en replay sur le site happyVisio avec le code « AGRICA » : en savoir plus

(2) L’association « Chemins de deuil, du corps à l’être© » a pour objectif de contribuer à faire de toute expérience de deuil un chemin de croissance. Sa démarche intègre des pratiques corporelles et la créativité dans le processus du deuil. En savoir plus

La tristesse : elle invite au repli, à l’intériorisation, à un travail de mémoire. En confrontant la personne endeuillée à la perte et aux larmes, elle va peu à peu participer à l’apaisement.
La colère : c’est une réaction de protection qui lève une énergie, une mise en mouvement qui permet de mobiliser ses forces. Dans le deuil, l’estime de soi est très fragilisée, la colère peut apporter sa force d’intégrité.
La peur : c’est une émotion de protection qui met nos sens en alerte et nous permet de nous adapter face à une situation inconnue.
Le dégoût : c’est un mouvement de rejet, accompagné dans le processus du deuil par un sentiment de culpabilité : « et si j’avais fait…et si j’avais dit…alors… » La perte nous confronte à nos limites et à notre impuissance face à ce qui ne peut pas être changé et qu’il nous faut peu à peu accepter.  
La joie : c’est un rayonnement, l’expression d’un bien-être qui peut être présent à tout instant dans le processus de deuil.